Les Chroniques Réinfocovid

Ma mère, SARS-cov2 et la protection des personnes à risques

Bien des sites, bien des messages twitter, bien des facebook, offrent des témoignages de personnes ravagées par ce qui arrive. Il y a les témoignages qui attestent la dangerosité de la maladie. Il y a les parents qui pleurent leurs aïeux emmurés vivants, ceux qui se désolent de ce qui arrive à leurs enfants, il y a les restaurateurs et tous les petits : écrasés, dévastés par l’interdiction qui leur est faite de gagner leur pain.

Ma mère n’est rien de tout cela. C’est une femme ordinaire. Petit fonctionnaire lambda qui a délaissé les bancs de l’école pour ne jamais la quitter en devenant prof. Elle s’est mariée à 24 ans : pile l’âge moyen de sa génération. Un peu plus d’un an après son mariage, elle a eu un premier enfant, puis un second trois ans après. Pile dans la moyenne. Elle a rencontré l’homme qui deviendrait son mari sur les bancs de la fac, ils ne se sont pas séparés depuis, comme la plupart des femmes de sa génération. Elle a aujourd’hui 86 ans, comme la plupart des femmes de son âge, elle sait cuisiner, coudre et tricoter. Comme beaucoup d’entre elles, elle abreuve son entourage de pulls, et proteste lorsque deux samedis midi de suite elle n’a pas sa petite réunion de famille. Le seul cliché auquel elle déroge est celui de la grand-mère qui fait des gâteaux : elle est assez nulle en gâteaux. Son mari est mort avant elle, elle est veuve depuis maintenant 6 ans, et n’a pas eu de relation amoureuse officielle depuis. Comme la plupart des femmes de sa génération.

Il y a une chose pourtant qui chez elle n’est pas ordinaire, c’est son caractère de cochon et sa volonté d’être vivante. Un peu moins de deux ans après le décès de son époux, elle a décidé qu’il était temps de cesser de déprimer : « Je veux changer de vie », elle qui avait toujours détesté grandes villes et métros est allée s’installer à Paris, est devenue la reine des lignes de bus, la pro des cinés de son quartier, aficionada convaincue de ses clubs de bridge, capable de vous faire une liste exhaustive de tous les restos de son quartier et de leurs avantages comparatifs. Elle a eu, à 83 ans, un cancer du sein : « Ça me gêne pour tricoter, enlevez-moi ça ». Elle a refusé une chirurgie partielle, et une chirurgie réparatrice, elle n’a voulu ni chimio ni radiothérapie, ni hormonothérapie, ni aucun autre traitement d’aucune sorte. Et s’est remise à merveille. Elle est retournée à sa vie et à ses expos avec sa petite fille. Puis, elle a eu une pancréatite aigüe sévère. On nous a dit qu’elle allait sans doute mourir. Puis que ce serait sans doute très long, et qu’elle ne se remettrait sans doute pas complètement. Elle a pulvérisé tous les records et a repris une vie parfaitement normale moins de trois mois plus tard.

Début 2019 ont fait irruption dans sa vie sire SARS-cov2 et un certain Haut Conseil Scientifique. Et des Conseils de Défense. Ces entités ont contraint à la réclusion une vieille dame en pleine forme au motif qu’elle risquait de mourir. Ma mère a eu très peur non pas de mourir de la maladie mais de la transmettre sans le vouloir à des jeunes gens qui eux, en mourraient très certainement. Alors elle a accepté de se cloîtrer. J’ai eu toutes les peines du monde à la convaincre de sortir, d’aller au parc, mais ensuite il a été fermé. Je ne lui faisais pas ses courses et ai interdit à ses petits-enfants de les lui faire livrer. A dessein. Elle allait au pain… Elle a tricoté à se faire des cals aux doigts… Elle ne pouvait acheter de laine puisque c’était fermé. Je lui ai apporté d’anciens pulls qu’elle a défaits pour récupérer la laine. Puis, elle a tricoté une grande écharpe pour un de ses petits-enfants, que, telle Pénélope, elle a détricotée et retricotée et redétricotée. Vive internet, nous lui avons fait livrer des pelotes, mais elle n’avait plus le cœur à l’ouvrage…

Est venu l’été, elle espérait pouvoir retourner à ses bridges, à ses cinémas, à sa vraie vie. Cela n’a pas duré. Pour telle ou telle raison, ceci ou cela a à nouveau fermé, on pouvait marcher ici, mais pas là, faire ceci ici mais pas là-bas, mettre un masque ici mais pas là, et à nouveau remplir des papiers alors qu’elle ne peut plus trop écrire car sa main tremble, alors elle sort sans attestation, mais c’est toujours un souci, pour elle car elle n’aime pas ne pas respecter les règles, alors elle a toujours peur de se faire attraper. Et puis, il faut mettre un masque maintenant, au début de l’épidémie, il n’y en avait pas alors elle a grondé son petit-fils qui lui en avait apporté parce qu’elle ne voulait pas priver les infirmières. Après, c’était interdit, alors elle s’est bricolé un truc à élastiques dans une manche d’un chemisier qu’elle ne mettait plus. Elle a cousu pour toute la famille. Et puis, c’est devenu obligatoire. Mais à ce moment-là, elle avait bien compris que c’était elle la personne à risque et que même si par malheur elle contaminait quelque jeune personne en faisant ses courses (ce à quoi elle ne croyait pas) la jeune personne ne risquait pas grand-chose. Le masque la gêne. Il la gêne pour respirer, il la gêne pour parler, avec l’âge, elle est devenue un peu dure d’oreille, donc elle ne comprend pas trop quand on lui parle à travers un masque, elle fait répéter, ça l’énerve de passer pour une buse qui ne comprend rien. Moi, ça m’énerve que quiconque ose empêcher de respirer une vieille dame de 86 ans. Et ça m’énerve encore plus quand cette vieille dame est ma mère.

Alors, pour que cela lui soit moins pénible, je l’ai convaincue de le mettre au menton. Elle le fait. Sauf dans l’ascenseur, parce qu’une fois, quelqu’un l’a grondée en la traitant d’assassin parce que son masque était mal mis. Et puis, un jour, elle avait fait de grosses courses, et c’était lourd, elle s’est fait arrêter par trois jeunes individus en uniforme et en armes réglementaires, et ils lui ont longuement fait la morale parce que son masque n’était pas convenablement positionné. Trois nains de cœur âgés d’à peine trente ans ont osé garder debout sur un trottoir une très vieille dame, ses courses lui tirant le bras, pour lui expliquer doctement qu’elle était vieille et que par conséquent il fallait qu’elle mette bien son masque et qu’il valait mieux qu’elle ne sorte pas trop. Ces gamins bouffis de leur pouvoir, plantés jambes écartées comme ils le font, l’encerclant de leurs corps noirs, imbus de leur science et gras de leur pouvoir, oh je les vois si bien et elle, baissant la tête. Je ne sais pas combien de temps ils l’ont gardée ainsi, au vu de tous, égarée sur son bout de trottoir, ses courses au bout du bras. Elle, elle dit que ça a duré une éternité, et que pourtant elle n’a jamais argumenté.

Ces trois jeunes représentants de l’ordre de la santé, si soucieux des vieilles gens n’ont pas proposé à la vieille dame de l’aider à porter ses courses chez elle.

Elle m’a dit qu’elle regrettait très vivement d’avoir survécu à la pancréatite, parce que vivre la vie qu’on l’oblige à mener ne l’intéresse pas.

 

Décembre 2020

 

 

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