Les Chroniques Réinfocovid

Retrouver nos fondations : une nécessaire prise de conscience pour espérer changer notre monde (Partie 2 sur 2)

Dans une précédente partie, nous avons abordé l’importance de panser les plaies primales de l’âme humaine. Cependant, pour qu’un réel changement intérieur de l’Homme advienne, encore faut-il que l’Homme ait accès à son intériorité le plus tôt possible, ce que les traumatismes vus précédemment, mais aussi de nombreuses habitudes d’apparence anodines empêchent et verrouillent.

 

Le monde actuel valorise l’extériorité : on se définit par nos loisirs, nos actions, notre appartenance à tel ou tel réseau social ou professionnel, nos goûts vestimentaires, notre look, etc. L’emploi du temps de nombreux enfants comporte peu de plages libres, lesquelles sont rapidement comblées par des activités, de peur que pointe l’ennui. Prenons l’exemple des centres aérés, qui occupent les enfants du matin au soir. Les jeux s’enchaînent, l’espace sonore est rempli par les paroles entraînantes des animateurs, le bruit du groupe d’enfants et la radio en bruit de fond. Au final, les parents sont contents, l’objectif ultime est atteint : l’enfant n’a pas vu le temps passer, il ne s’est pas ennuyé. Mais qu’a-t-il construit intérieurement pendant cette journée ? Si de telles journées s’enchaînent, encore et toujours, l’enfant ne risque-t-il pas de devenir un étranger pour lui-même ? Ne risque-t-il pas, par méconnaissance de son identité profonde, de s’en créer de toutes pièces, lesquelles lui seront fournies sur un plateau d’argent par la société de consommation, la téléréalité et les chimères du marketing ? Comment sera-t-il à même d’affronter son reflet intérieur en face-à-face, au détour d’un moment de silence, de solitude, s’il a passé son temps à se fuir lui-même et à se créer de « faux-selfs » ? Comment pourra-t-il, en grandissant, espérer se relever des éventuels traumatismes de son passé s’il a perdu le lien avec lui-même et qu’il n’a pas construit de relation intime à soi ? D’où l’importance, pour les parents et autres éducateurs de l’enfant, de l’accompagner vers ce chemin de l’intériorité, souvent à contre-courant de la société actuelle. Comment aider un enfant à construire sa vie intérieure ? Prendre le temps, ralentir le rythme, apprendre à contempler, à être présent à ce qui est, partager des « choses simples », mettre des mots sur ses émotions, le laisser jouer seul à certains moments et même s’ennuyer parfois, sont de nombreux éléments clés. Lui proposer de découvrir le yoga par exemple – surtout si c’est l’enfant qui le réclame, même très jeune – est aussi une piste très intéressante, qui permet à l’enfant de prendre également soin de son corps et de sa santé.

 

Cependant, la construction de l’intériorité ne va pas sans une nécessaire authenticité. Nous allons donc voir en quoi le modèle sociétal actuel et dominant fait entrave à la quête de l’authenticité de l’enfant.

 

Tout d’abord, considérons la manière dont la société détourne, pervertit les besoins fondamentaux de l’être humain en les remplaçant par leurs ersatz artificiels et matériels. Prenons l’exemple du besoin de succion. Il est vrai que, physiologiquement, un bébé a besoin d’effectuer des mouvements de succion, ce qui le calme. C’est neurologique, physiologique, mais est-ce seulement cela ? Non. Le besoin de succion représente la manifestation physiologique d’un besoin psychique de contenance, de sécurité, que le nourrisson comble notamment lors d’une tétée dans les bras de sa mère, sentant son odeur si rassurante, buvant son lait au goût chaque jour différent et unique, ressentant la chaleur de ses bras enveloppants, son état émotionnel, l’amour et la bienveillance transparaissant dans son regard et son sourire, du moins si sa mère est bien centrée et alignée. Sous prétexte d’autonomisation de l’enfant, la société actuelle préconise – inconsciemment souvent – de séparer l’enfant de la mère, à un stade où la fusion psychique est encore normale et saine. Fleurissent alors par exemple biberons, tétines et autres sucettes, qui ne sont rien d’autre que des imitations grossières, en plastique ou en caoutchouc, du sein maternel, et qui permettent à la mère de vaquer à ses occupations pendant que le nourrisson tète sa sucette. Comment comble-t-on de fait le besoin de réassurance et de contenance du bébé ? Par un vulgaire bout de caoutchouc ou de plastique. C’est-à-dire qu’on fait passer le message inconscient au bébé que cette réponse matérielle est équivalente à la réponse relationnelle qu’aurait pu donner la mère lors d’une tétée câlin. J’irai plus loin. D’une part, cela implique – si l’on pousse le raisonnement – que les réponses à apporter à nos émotions et à nos états intérieurs ne doivent faire intervenir que le monde « matériel ». D’autre part, cela peut également signifier que seuls nos besoins physiologiques sont légitimes, les besoins affectifs, existentiels étant niés : ils n’ont pas droit de cité. On assiste là à une réponse extrêmement dégradée par rapport au besoin initial du bébé.

 

Loin de vouloir culpabiliser les mères qui donnent une tétine à leur bébé, je souhaite au travers de cet exemple parmi tant d’autres montrer qu’il est très important d’être vigilant à toutes ces choses qui paraissent insignifiantes, mais qui conditionnent, par itérations successives, la manière dont un enfant percevra le monde et se percevra lui-même, au-delà des beaux discours – souvent sincères de ses parents – qu’il entendra par la suite sur le respect de ses émotions. Comment accéder à notre intériorité lorsque nos besoins primaires auront été niés ou remplacés par des ersatz matériels ? Ne risque-t-on pas, toute notre vie, de nous jeter compulsivement sur de la nourriture sucrée, de faire « flamber » la carte bleue frénétiquement lors des soldes ou de consommer du tabac ou de l’alcool au moindre coup de blues, bref, de vivre dans la compensation, comme l’explique Jean Liedloff dans Le Concept du continuum ? Comment, dans ce cas, ne pas freiner des quatre fers pour sortir d’un système capitaliste et consumériste qui valorise ces mêmes réponses matérielles, qui nous ont servi de succédané à des besoins bien réels, dans notre enfance ? Comment renoncer à ce petit confort matériel, sans quoi on ne serait plus grand-chose ? Croit-on d’ailleurs avoir besoin d’autre chose, vu que nos besoins affectifs, existentiels et même spirituels ont été niés ?

 

Mettre au même niveau ces besoins affectifs, existentiels avec des besoins purement matériels est d’après moi une sorte de trahison. L’enfant est dupé, trompé, jour après jour, à de multiples occasions qui lui chantent inlassablement le même refrain. Il ne peut que se déconnecter de son être profond, de ses besoins spirituels, et perd ainsi le chemin de la véritable autonomie future et par conséquent d’une authentique liberté. Mais je ne juge personne. Nous avons presque tous été trahis par nos parents (ou avons trahi nos enfants) de la sorte, à des degrés variés, les parents reproduisant sans trop réfléchir les habitudes que la société leur a transmises, malgré leur charge symbolique et psychique inconsciente. Souvent, c’est la mère elle-même qui a intégré ces valeurs inversées. J’ai souvent entendu des mères ayant allaité quelques mois leurs enfants parler des tétées non exclusivement nutritives avec agacement et s’exclamer : « Vous vous rendez compte, il me prenait pour sa tétine ! ». Là encore, cet exemple anodin est révélateur de notre société et de la manière dont elle a perverti l’essentiel. Le bébé, qui, comme tout mammifère, a besoin de téter sa mère (le fait d’avoir un ersatz en plastique est récent dans l’histoire évolutive de notre espèce), se voit reprocher de la prendre pour l’objet matériel qui a été créé justement pour imiter grossièrement le sein maternel. Je le répète encore, je ne juge personne, qui serais-je pour le faire, mais j’interroge ce qui a été transmis à ces femmes, inconsciemment, depuis leur tendre enfance. La prise de conscience, aussi inconfortable soit-elle car blessante du point de vue narcissique, me paraît être le début de la solution pour interrompre ces transmissions inconscientes délétères et commencer à apporter du réconfort à l’enfant meurtri.

 

Il est donc urgent, au-delà de discours convenus sur la nécessité d’un retour à l’authenticité, d’être attentifs à ce qui nous a été transmis par la société et à ce que nous sommes en train de transmettre à nos enfants. Le modèle que nous représentons, les valeurs que nous leur léguons en héritage, ne sont pas juste de grands et beaux discours mais imprègnent les actes les plus anodins de nos vies. Il est peut-être temps d’y jeter un regard lucide mais bienveillant afin d’accroître notre cohérence et de nous donner également une occasion de grandir.

 

Enfin, j’aimerais terminer sur la nécessité d’apprendre à nos enfants à décoder les messages publicitaires et marketing, dont ils sont souvent les cibles. Ceux-ci participent de la difficulté qu’éprouvent les plus jeunes, et plus généralement l’Homme du XXIème siècle, à trouver le chemin de leur intériorité. Il est important que l’enfant comprenne qu’il est instrumentalisé par ces messages, que ses désirs inconscients sont pris en otage par le système consumériste. Une page de publicités de quelques minutes est, si on y réfléchit bien, d’une grande violence psychique. Elle va d’abord placer le psychisme dans un état d’hypnose et de chaos émotionnel, présentant des mises en scènes, des décors, des univers totalement différents, toutes les trente secondes environ. De plus, elle va attiser des désirs mais surtout aller toucher les blessures les plus profondes – notamment les blessures narcissiques – du téléspectateur, à qui elle va proposer une résolution matérielle du problème, par tout un jeu d’identifications, par la constitution de faux espoirs et de tant d’autres ressorts qui mériteraient un plus long développement. Là encore, l’artifice vient masquer la vacuité des réponses proposées aux problématiques existentielles et spirituelles authentiques des individus. C’est tout notre modèle consumériste qui est fondé sur ce constat. Alors faisons attention à ce que les plus jeunes ne tombent pas dans ce piège de la compensation matérialiste, de l’identification aux marques et aux produits, ce qui ne ferait que les réifier eux-mêmes davantage.

 

Pour conclure, je pense sincèrement que c’est en agissant dès l’origine, en guérissant nos propres blessures primales, en accueillant dignement nos bébés, en répondant authentiquement à leurs besoins et en les aidant à construire une intériorité sans succomber aux sirènes du matérialisme sociétal, que nous pourrons individuellement et collectivement trouver la force, le courage, l’énergie de faire évoluer notre monde vers davantage d’harmonie, dans la lucidité et l’espérance.

 

  1. Clément (Rhône-Alpes)
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