Témoignage

Adieu Monet ?

24 août 2021. « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Paul Nizan ---

« Ben je suis désolée, si, on te laisse le choix : soit tu te vaccines, soit c’est le confinement, au bout d’un moment faut savoir prendre ses responsabilités aussi. Et puis, ben, si tu veux pas de vaccin, tant pis tu fais le test, c’est pas bien compliqué. »

Elle parle fort et vite, par propositions simples et catégoriques, en appuyant ses propos de grands gestes. Quand elle parle, les yeux brillants et la voix assurée, tout paraît simple. Elle est sympa, jeune et dynamique. On a envie de la croire. Le monde de la communication a gagné en puissance le jour où elle a franchi ses portes. « Je suis désolée, insiste-t-elle avec une moue indignée, mais il faut être solidaire à un moment. »

Nous sommes fin juillet 2021. Nous avons vingt-sept, vingt-huit ans. Je suis assise, pour la dernière fois, à la terrasse d’un café parisien. Évidemment, quelqu’un devait lancer la question du passe sanitaire qui entrait en vigueur quelques jours plus tard. Échapper aux toilettes ne m’aura pas épargné ce discours qui me tourmente encore. Pas tant par son contenu que par mon incapacité lamentable à y répondre. Depuis le premier jour de la Pandémie, je n’ai pas arrêté de chercher un sens à ce qui n’en avait aucun à mes yeux. J’ai lu, vu, écouté, des dizaines d’interviews, analyses, tribunes, articles scientifiques, encore et encore.

La seule chose dont j’ai eu peur en regardant fin février 2020 la vidéo d’un Chinois s’effondrant dans la rue, c’est de l’État. Je ne sais pas pourquoi, les mots « guerre » et « confinement » n’ont jamais suscité en moi qu’une grande envie de vomir au lieu de la solidarité qu’ils auraient dû. Suis-je la personne la plus amorale que j’aie jamais connue ?

Je l’avoue, la seule chose qui m’ait effrayée, ce n’est pas de lire les statistiques Terribles, mais la transformation progressive de toute pensée en « four legs good - two legs bad »*, scandé avec charisme par mon interlocutrice. Interlocutrice est un grand mot, car mon allocution en fut indigne. J’avais pourtant lu et écouté tous les grands noms du Complotisme mondial, je disposais, faute d’avoir leur talent, de chiffres, au moins, puisqu’aujourd’hui on n’est sensible qu’aux chiffres - de préférence violemment balancés dans la gueule.

Pourtant quand, n’en pouvant plus, je me décidais à ouvrir la bouche, c’est avec horreur que je m’entendis « articuler » d’une voix brisée : «Et si, imagine-toi, si, j’étais malade… en phase terminale … si mon dernier vœu était de venir au Musée d’Orsay… voir les tableaux des impressionnistes. Et… Je n’ai pas le droit. » Un peu sonnée par ma voix brisée et mes propos incohérents l’espace d’un instant, elle se reprend vite : « Ben tu te fais vacciner si t’es condamnée de toute façon, qu’est-ce que tu t’en fous ! » Un monsieur la priant de baisser d’un ton pour cause de migraine nous avait forcé à changer de sujet. Pourtant, je n’arrête pas de repasser le scenario dans ma tête.

Comment expliquer que présenter un certificat de « santé » pour voir un Monet que tu as passé un an et demi à étudier en te raccrochant à la beauté que la vie n’avait plus, était une insulte à Monet ? Et qu’adhérer à ce système pour s’offrir le luxe de voir Monet revient à abolir tout ce que Monet représente pour l’humanité ? Comment expliquer que, ayant privé un être humain de sens et d’avenir, le priver de son unique consolation est comme cracher à la figure d’un condamné ? ---

 

*citation de G. Orwell, La ferme des animaux

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