Témoignage

Bienheureux le Hors-la-loi

Libre

Aujourd’hui je me suis levé en me sentant libre. En ayant envie de casser quelque chose.

Épris de tout, il me fallait sentir, ressentir quelque chose à tout prix. Avoir froid, faim, tomber malade s’il le fallait. Ressentir quelque chose qui me permettrait de continuer dans ce climat. Qui me rende l’espoir et de me dire que cela vaut le coup de se battre, de continuer, et de vivre.

Le Yijing dirait « mordre au travers ».

Alors j’ai pris mon vélo, et j’ai fait 15 kilomètres, en destination des dentelles de Montmirail. Il fait froid. L’air s’engouffre dans mes poumons qui font leur travail. Mes mains picotent et rougissent du vent et du froid relatifs. C’est que la liberté, a un prix.

Il faut y sacrifier un certain confort pour la trouver. Je pars avec la ferme intention que ce soir, je ne rentrerai pas avant 18h. Je ne suis pas dans un bar, dans un restaurant, dans un pub, en train de rouler une pelle à une nana, ou à serrer des mains à tout va.

Non, je suis seul. Encore. Toujours.

L’effort est rude, j’ai l’impression d’avoir moins de cardio qu’avant, mais à ma surprise, tout rentre dans l’ordre très vite en vitesse de croisière.

À Vacqueyras, j’emprunte une route dont j’ignore la destination, me trompe une fois, deux fois et accueille ça avec le plus grand des plaisirs. Comme une expérience parmi d’autres et surtout, absente de jugement. Ce bonheur ! que de goûter à l’imprévu. Mes roues s’engouffrent dans les terres des vignes qui sont sans pitié avec moi : l’eau s’est chargée hier de rendre la terre plus molle que du beurre un jour d’été.

Finalement, je prends la route que j’aurais dû emprunter dès le départ et qui est celle que je prends habituellement en voiture. Tant pis, je peux concéder cela.

La montée depuis Gigondas aux Dentelles est pénible. À deux reprises je dois descendre de mon vélo pour parcourir les montées à pieds. Mes jambes s’alourdissent mais je sens qu’elles peuvent tout accomplir aujourd’hui. Je vais aller chercher ce que je veux. Ce besoin de liberté.

Quelques gorgées d’eau et un œil sur ma montre qui m’indique que j’ai déjà brûlé 2200 calories. Elle me donne le sourire non pas pour ce détail, mais parce qu’à partir de maintenant, je sais que je serai hors-la-loi ce soir : je ne dispose plus d’assez de temps pour rentrer chez moi avant 18h. Un hors-la-loi qui n’a porté préjudice à personne, qui n’a vu personne, n’a croisé personne. Et pourtant hors-la-loi.

Cette seule pensée m’exalte comme un orgasme qui s’étend avec ses picotements jusqu’au bout de mes orteils. Je me vois même payer les amendes avec le sourire. Pour cela, il leur faudra d´abord m’attraper.

Ces pensées me portent jusqu’au terrassement où je pose ma monture. J’examine mes jambes qui même endolories ne rêvent que de me porter encore plus loin et plus haut.

Je suis déjà venu ici plusieurs fois. Souvent seul, parfois accompagné. C’est mon domaine. Ma montagne. Mes Dentelles. Car je ne croise que des gens qui se hâtent de rentrer chez eux pour ne pas faire ce que je vais faire. Je leur adresse un sourire et quelques mots bienveillants parfois, tout en étant peiné pour eux.

Le conformisme me révulse. Être soi, c’est le seul pari dans cette vie, la seule chose qui ait du sens. Peu importe les conventions, les lois, les règles, les principes des hommes.

Je préférais de loin le temps où l’homme se devait de se conformer aux lois naturelles, ne serait-ce que pour sa survie.

L’ascension aux dentelles est assez facile, je touche à mon but. J’évite de penser à l’enfer du retour qui m’attend : la nuit, le mistral qui se lève un peu, les 15 bornes de plus à faire avec les jambes en moins... mes mains engourdies sur le guidon.

La lumière est très belle, et le fond de l’air frais. On sent qu’il a plu, que cela a purifié ce qui rentre dans mes poumons. Les odeurs de pins, de thym, se mêlent à celle de la terre mouillée. Quel bonheur de ressentir à nouveau ces petits plaisirs solitaires. Car n’en doutez pas, je suis bien seul dans les Dentelles.

Le pépiement des oiseaux et la mélodie du vent qui souffle dans les interstices des Dentelles sont ma seule musique…

Le froid arrive, et l’engourdissement de mes mains aussi. On entend provenir d’en bas les paroles des vignerons affairés à traiter leur futur avec le plus grand des respects. J’y trouve une certaine simplicité que je leur envie.

Le soleil chute. Ce n’est plus qu’une question de temps. Dans une heure et quart il fera nuit...

Pour autant je n’aime parfois pas rester planté à mater le coucher de soleil, j’y trouve un manque de coopération de ma part. J’aime à tourner autour des dentelles comme si je le poursuivais...

Je contemple la ligne d’horizon comme une bénédiction. Jamais elle n’a été aussi simple et belle après ces mois de privation. Le bleu et le blanc entrent en alchimie dans le ciel, et le vent souffle plus fort. Je suis en train de m’engourdir. La sueur comme mon t-shirt à ma peau et me glace. L’objectif étant de ressentir, je repars d’un pas décidé... mais non pressé. Il n’est pas question de quitter cette féerie avant 18:01, lorsque le soleil se sera endormi.

J’amorce la descente, et la roche quoi qu’angulaire, est cisaillante. Il faut jongler avec les prises sur les arbres pour être sûr de ne pas tomber. Les Dentelles ne font pas de cadeau. La roche est électrique et mouillée simultanément, glisser revient à vraiment se faire très mal et se blesser.

Sous mes semelles, chaque angle, chaque arrête des roches se manifestent à mon esprit comme un objet d’attention et de vigilance. L’eau a lavé la terre et il serait malheureux de se faire mal.

Elles ne pardonnent rien. Mais tout se mérite, n’est-ce pas ? Et la liberté également.

Les odeurs sont folles. Les couleurs des arbres aussi. Certains arbustes revêtent des couleurs éclatantes annonçant que le printemps n’est pas loin.

Finalement, Le chemin paisible de platitude qui me ramène à travers les vignes m’immerge dans mes pensées. J’observe le soin que les vignerons ont apporté à chaque pilier, chaque tuteur de bois qui domptent les fougueuses vignes. Malgré le travail titanesque et méticuleux apporté par les vignerons, je ne peux que m’interroger...

Se pourrait-il que nous finissions ainsi ? Comme des vignes domptées, condamnées à produire et ne pas pousser comme bon nous semble ?

Pouvons-nous apercevoir un futur en dehors de la soumission ? En dehors de l’asservissement ? Quelle régression pour le bien-être de l’individu.

Vous ne volerez pas un instant de plus de ma vie... en tous cas je ne vous laisserai pas les voler.

Je me surprends plusieurs fois à vociférer des jurons « mais je suis libre, bordel ! »... avec toute l’indignation qui va avec. L’écho me revient comme si la Nature me déclarait son accord avec moi.

Et finalement, le soleil amorce son lent coucher. J’apprécie que ce ne soit pas aussi rapide qu’une lampe de chevet que l’on éteint. L’on peut ainsi en prendre pleinement la dimension...

Dans mes oreilles, la voix lancinante de White Buffalo reprenant House of the Rising Sun des « The Animals ». Le guitariste de ce groupe mythique est décédé la semaine dernière. On est vraiment peu de choses.

Le soleil et ses couleurs rougeâtres fendent un ciel bleu acier... c’est une merveille. Il zèbre les nuages en de nombreux motifs poétiques... ce ne sera pas l’un de ces couchers de soleil ocre jaune, mais plutôt de l’ordre de la douceur hivernale, sur la fin. Timide, rouge pastel...

Le retour à pieds est doux. L’air refroidit davantage. J’entends le tonnerre quelque part qui s’élève ... ou bien est-ce un avion ? De nombreux oiseaux piaillent. C’est assez étonnant, et à la fois réconfortant. C’est une vraie symphonie d’accompagnement au retour.

Je chauffe mes jambes à retenir ma marche en descente. Mes pas martèlent le sol dans un rythme si régulier que j’ai l’impression qu’ils se font métronome. J’ai quelque part hâte de rentrer. J’aurai perdu 7000 calories aujourd’hui. Je pense au feu qui va se consumer dans l’âtre et aux morceaux de chêne sec, qui vont crépiter dans le contraste du silence. Cette seule pensée réchauffe mon cœur, mon corps meurtri, et mon âme vagabonde.

Ces pensées doucereuses ne sont pourtant que distraction, même si elles donnent du cœur à l’ouvrage qui se présente : rentrer chez moi. 15 kilomètres m’attendent.

Arrivant finalement à mon destrier de métal, je croise un enfant en train de courir. Sa mère l’engueule. Je ne suis donc pas le seul briseur de règles ? Quel bonheur d’assister à une scène de vie quotidienne, du monde « d’avant ».

En pleine nature. Les enfants hurlent « on a le droit de se balader maintenant ??! ». La mère redouble d’autorité. Les parents vivent visiblement dans un van sur le parking. Je ne sais depuis quand, et je ne sais pour combien de temps. Je m’en moque.

Mais cette phrase martèle encore. Peut-être reste-t-il un espoir que les futures générations se soulèvent. Je peux repartir avec le sourire aux lèvres, ma journée a été couronnée par cette invective... d’un enfant ne portant pas de masque, inutile de le préciser.

Complète, ma journée a été complète.

Je risquerai maintenant mille jours de prison pour un seul de ces instants redevenus si précieux dans leur simplicité...

Le retour en vélo se veut rapide. Plus qu’à l’aller, et pour cause : si j’ai souffert des trois derniers kilomètres de montée, ils se présentent au retour comme 3 premiers kilomètres de descente. Je descends à fond la caisse par une nuit d’encre. Je n’y vois rien. Je dois avoir une visibilité de 10m au grand maximum. L’air me gifle la face et entre par tous les pores de ma peau pour me mordre jusqu’à l’os. C’est douloureux, mais mes mains, sont étrangement épargnées. Dans la vie, il ne faut être sûr de rien. Encore une millième leçon sur le même sujet.

Les voitures me klaxonnent. Je leur hurle parfois dessus comme un charretier. D’autres m’aveuglent ou font encore les deux.

J’observe les panneaux dans la nuit aux significations aussi analogues à notre situation que ridicules... jugez un peu : « stop », « cédez le passage », « vous n’avez pas la priorité »... quelles conneries...

Au final, le retour est vraiment rapide. Et mon corps aiguisé n’a pas lâché, n’a pas souffert de la moindre douleur hormis celle de la fatigue classique.

Je m’appelle Gilles, j’ai 42 ans et je suis hors-la-loi parce que j’ai voulu assister à la poésie de cette après-midi libertaire.

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