Témoignage

Chronique d’une orthophoniste dans des vies qui s’émiettent

La vie de Monsieur Jean est remplie du son du piano, il en joue seul et dans un quatuor, il donne des cours. Il aime Bach par-dessus tout. Enfin, pas tout-à-fait… par-dessus tout, il y a sa famille : les 5 enfants qu’il a eu avec Marjorie, ses 16 petits-enfants et 3 arrières petits-enfants.

Marjorie est décédée il y a 5 ans maintenant. Il est resté dans cette maison où ils ont toujours vécu bien qu’elle soit isolée et très grande. Il n’a pas pu se résoudre à partir, il y là toute sa vie. Alors, à chaque occasion, un peu de la famille vient lui rendre visite, fin de semaine, vacances, tout est bon pour rejoindre Monsieur Jean et passer du temps ensemble, faire vivre la maison et entretenir le jardin.

Pendant le mois de mars, il n’a vu personne. En avril non plus. En mai on lui a dit : « bientôt ». En juin, l’un après l’autre ses enfants sont revenus pour quelques heures et repartis. Mais pas les enfants, surtout pas les enfants. Finies les grandes tablées sous la tonnelle.

Le quatuor n’a pas repris, c’est trop risqué. Les cours non plus. C’est aussi trop risqué.

Monsieur Jean a arrêté de jouer du piano. En quelques semaines, ses mains ont perdu de leur souplesse, l’arthrose peut-être ? Peu importe la raison, il ne peut plus passer l’octave.

Il perd un peu la mémoire, va dans une pièce et s’y arrête sans plus savoir ce qu’il était venu y faire. Et l’autre jour, il a fait un malaise cardiaque.

Le médecin a dit : « C’est à cause de l’angoisse, vous êtes trop seul.» Et il lui a donné deux ordonnances : l’une pour des anxiolytiques, l’autre pour un bilan et des séances en orthophonie. Pour travailler la mémoire.

Monsieur André vient me voir parce que son fils a pris un rendez-vous pour lui. A-t-il une ordonnance ? Non. Qui a parlé d’orthophonie ? Il ne sait pas. Pour quelle raison est-il là ? Il ne sait pas non plus, d’ailleurs il n’a aucune idée de qui je peux bien être.

Alors on discute.

Il me parle de sa vie, de ses enfants, de sa passion pour la voile et du café qu’il allait prendre tous les matins avec les copains au café du bourg. Puis il se souvient que parfois il se perd dans le village. Il va à un endroit et tout-à-coup il ne sait plus où il est, ni pourquoi il est là. C’est angoissant. C’est peut-être pour ça, l’orthophonie ?

Peut-être.

Il continue à me raconter. Comment toute sa vie s’est arrêtée du jour au lendemain, le bistrot fermé, les bateaux qui prenaient l’eau au port et qu’on ne pouvait pas aller vider à cause du confinement, du carénage qu’on n’a pas pu faire au printemps. Pauvres bateaux.

Le bistrot a rouvert, mais les copains ne sont pas revenus boire le café du matin. Ils ne veulent pas prendre de risque. Il n’a pas repris la voile parce que seul ce n’est pas possible et que les copains ont peur de passer du temps coincés sur un pont.

Monsieur André a perdu ses repères, il ne sait plus où il va.

Mais il reviendra me voir, il me trouve gentille.

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