Témoignage

Chronique d’une orthophoniste

Le visage est le reflet de l’âme

 

Lundi 10h30.

Monsieur Henri se présente l’œil rieur et le coude avancé pour me faire un check. Monsieur Henri a 75 ans et il est le patriarche d’une grande tribu familiale. On se voit deux fois par semaines depuis bientôt 3 ans, il présente un curieux mélange de Parkinson et d’Alzheimer. Dans sa tête, les mots perdent petit à petit de leur consistance, il ne sait plus trop ce qu’est une carotte et ne fait plus la différence entre une girafe et un éléphant. De plus en plus les mots lui manquent, il les remplace sans vraiment s’en rendre compte par des gestes.

Monsieur Henri décline vite depuis ce début d’année. Il a mal supporté le confinement. J’ai fait ce que j’ai pu en l’appelant deux fois par semaine, parler avec lui, lui faire sentir ces liens qui nourrissent et soutiennent. Ce qui le stimulait s’étiole. Il n’a plus de contacts sociaux, les échanges se raréfient, les sorties culturelles aussi, sa famille reste à distance pour le protéger.

 

En ce moment, nous travaillons sur les objets du quotidien. Monsieur Henri n’identifie pas le pain de savon sur la photo que je lui présente. Normal, chez lui, il utilise du savon liquide. Il perd la capacité à généraliser. Le savon, pour lui, c’est son savon. Et puis il me parle de ce gel. Que sa femme a mis à plusieurs endroits dans la maison. Ça nettoie les mains me dit-il, mais on ne peut pas se laver les cheveux avec. Pour la 10ème fois depuis le mois de juin je lui explique ce gel qui ponctue sa vie. Monsieur Henri ne retient pas. Il continue à se laver les mains le matin et le soir. Se badigeonne avec du gel toute la journée entre les deux. Monsieur Henri aimait regarder les reportages sur la nature mais il ne regarde plus la télé.

Ce monde est devenu trop chaotique pour lui. Une autre fenêtre sur le monde s’est fermée.

 

Mardi 13h30.

Max est là, dans la salle d’attente, avec sa maman masquée. Max a 5 ans, je le connais depuis peu. La maîtresse est inquiète, elle ne l’entend jamais, ne sait pas s’il comprend ce qu’on lui dit. Je m’avance, lui souris, cherche à capter son regard fuyant.

Début de séance, je mets mon masque et m’installe à côté de lui pour l’étape du bilan qui est au programme aujourd’hui. Dénomination. Je lui montre des images sur mon ordinateur, il doit me dire comment ça s’appelle. C’est laborieux, Max marmonne parfois une réponse. L’ordinateur est formel : 9 bonnes réponses sur 62 items.

Je change de place, me mets en face de lui, j’enlève le masque et lui souris. Et il parle, de l’école, de son frère, de son chien, des dinosaures et des dragons, des voitures qu’il a repérées dans un coin du bureau.

Ce qui était pris pour un mutisme sélectif n’est, en fait, que la manifestation d’un refus de communiquer avec un adulte dont il ne voit qu’une partie du visage.

 

Mercredi 16h30.

José a 12 ans. Il entre en 5ème et fait la fierté de sa famille pour s’en sortir aussi bien au collège. José revient de loin. Sa maman sait depuis tout petit que quelque chose cloche. Il lui faut attendre longtemps pour qu’enfin un mot éclaire la situation : dysphasie.

Aujourd’hui, José et moi arrivons gentiment au bout du chemin que nous avions à parcourir ensemble. Nous nous préparons doucement à dénouer ce lien que nous entretenons depuis 3 ans. Nous parlons du début de la 5ème, des nouveaux enseignants, des copains. Et il me dit : « tu sais, il y a quelque chose qui est difficile pour moi : des fois je ne sais pas ce que j’ai le droit de dire aux adultes ». Ah. Je lui demande de préciser, de me donner un exemple. C’était en classe, quelque chose s’est mal passé avec un enseignant. José n’a pas réussi à cerner la situation, il a dépassé une limite qu’il n’a ni vue ni comprise.

José peine avec l’implicite, le langage élaboré, la polysémie. Mais José est sensible et intelligent, il sait voir et interpréter les signes non-verbaux qui lui facilitent l’interaction. Les copains masqués, les enseignants masqués, interagir dans cet univers devient trop compliqué pour lui.

Il me le dit : c’est dur, mais c’est pas grave, je vais juste me taire. Encore un peu plus.

 

Jeudi 11h.

Monsieur Jean ne va pas forcément très bien. Sa parole se délite, son cerveau transmet de moins en moins bien les informations dont sa bouche a besoin pour parler.

Monsieur Jean aurait dû aller à un rendez-vous chez un éminent neurologue Parisien en mars. Trois ans qu’il attend un diagnostic qu’aucun médecin n’ose poser. Son larynx compense comme il peut la mollesse de ses articulateurs. Respiration haute, forçage vocal. Son temps de phonation est de plus en plus court. Il s’interrompt, aphone, toutes les 5 minutes.

Monsieur Jean pratique la sculpture, la poterie, la peinture, il aime les arts et la culture mais par-dessus tout avoir des contacts avec autrui.

Depuis le mois de mai, Monsieur Jean ne se déplace plus sans sa visière. Sa maladie rend le port du masque ingérable. Mais la visière prend la buée, étouffe sa parole, il se fatigue encore plus vite.

Alors il se tait. La larme à l’œil.

 

Vendredi 14h30.

Pitchoune arrive, tout sourire, contente de me retrouver après l’interruption des vacances d’été. Pitchoune a 8 ans, elle aime ramasser des cailloux quand elle va se promener. Son animal préféré est la licorne et elle a vu le Père Noël en décembre dernier, dans un contour du sentier qui descend vers le lavoir.

Pitchoune souffre de troubles des apprentissages, dyslexie, dysorthographie, dyscalculie émaillent son quotidien scolaire de difficultés qu’elle affronte avec une bonne humeur et un naturel épatants. On parle de l’école. J’ai une crainte concernant Pitchoune : son trouble du langage écrit s’explique par un trouble phonologique. Dans le cerveau de Pitchoune, les frontières entre les sons sont peu marquées, elle les confond parfois. L’ordre dans lequel ces sons se placent n’est pas toujours clair pour elle non plus : c’est difficile pour elle de répéter un mot nouveau par exemple.

Pitchoune a compris que pour lever le doute, elle peut s’appuyer sur les lèvres de ses interlocuteurs. Je crains que le visage masqué de son enseignante ne lui enlève ce levier. Alors je lui demande comment ça se passe pour elle, en classe, avec les adultes masqués autour d’elle. Elle me répond que tout va bien parce qu’on lui a appris à l’école à faire une photo dans sa tête du visage des gens, et qu’elle n’a plus qu’à imaginer la bouche sous le masque.

 

Que c’est facile : si les yeux sont comme ça, alors la personne sourit mais que si les yeux sont comme ça, alors la personne est fâchée.

 

Est-ce cela le monde dont on a envie aujourd’hui ?

Un monde qui éloigne les anciens et les fait taire ?

Un monde qui devient opaque et illisible pour certains être oubliés ?

Un monde dans lequel on apprend aux enfants à imaginer les mimiques de l’adulte, mimiques qui sont réduites à sourire / mécontentement ?

Quel avenir pour ces enfants qui n’ont plus accès à l’apprentissage fin et subtil de la lecture des émotions, de leur implication dans une saine communication ?

 

AGM

 

 

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