Témoignage

En ce moment, écouter son cœur, c’est forcément désobéir

Une fois encore, je voulais vous remercier pour le travail énorme que vous fournissez. Je me sens de plus en plus seule, alors chaque jour j’ai besoin de lire les témoignages que vous publiez et qui me bouleversent. J’aimerais rencontrer plus de personnes « éveillées ». Que c’est dur de dire haut et fort ce qu’on pense ! Que c’est dur de sortir dans la rue sans masque en essayant d’éviter les regards hostiles...

 

Janvier 2021

Plus de concerts depuis des mois.

Plus d’expos.

Plus de rassemblements.

Plus de fêtes, ni en famille, ni entre amis.

Plus de cinémas.

Plus de théâtres.

Plus de bistrots.

Plus de restaurants.

Plus d’universités.

Enfants et adultes muselés du matin jusqu’au soir.

Interdiction de sortir de chez soi le soir.

Qui aurait imaginé ce scénario il y a un an ?

Qui nous aurait crus si on avait annoncé autour de nous que toutes ces mesures délirantes allaient être mises en place mois après mois, les unes après les autres ?

Faut-il avoir été libre pour mesurer l’ampleur de la catastrophe ?

C’est tellement énorme qu’on ne veut plus voir, c’est au-delà de nos capacités.

Janvier 2021

On se souhaite la bonne année. On se dit que ça va forcément aller mieux.

Non, ça ne peut pas aller mieux si on garde nos distances.

On n’a jamais eu autant besoin de se relier les uns aux autres.

Au lieu de nous accrocher à nos peurs, à nos anciens modes de fonctionnement, à nos espoirs secrets que ça ira mieux en obéissant, tout en attendant des jours meilleurs.

Relions-nous les uns aux autres.

Lâchons-les, ces peurs, arrêtons de croire qu’obéir, c’est vivre.

Obéir, c’est survivre.

Relions-nous, sourions-nous, rassemblons-nous.

Arrêtons de croire que respecter la distance, c’est protéger l’autre.

C’est le cœur qui doit parler, et le cœur, c’est aller vers l’autre.

En ce moment, écouter son cœur, c’est forcément désobéir.

Quand je dis ça autour de moi, que ce qui se passe en France et dans le monde est totalement surréaliste, je passe pour une indisciplinée qui n’a pas de patience. Je respire à l’air libre dans la rue et j’embrasse les gens que j’aime, et je passe pour une rebelle. Quand j’essaie de discuter, d’argumenter, on me coupe, gentiment, et on me demande si j’ai été touchée de près ou de loin par le Covid. Sans doute que je ne connais pas la gravité des symptômes pour être si peu attentive aux règles sanitaires qui nous dictent en boucle à la télé qu’il ne faut pas s’approcher des gens fragiles, pour les protéger.

Eh bien si, justement, mon beau-père est très certainement décédé du Covid début avril. À l’époque, il n’y avait pas de tests, et pas de masques non plus. Lorsque notre médecin traitant est arrivé dans l’appartement de mes beaux-parents, il nous a dit : « On ne va pas l’emmener à l’hôpital, ils vont le mettre au placard. » Sans doute savait-il déjà très bien que mon beau-père n’aurait peut-être pas les soins adaptés, et surtout, qu’on ne pourrait pas aller lui rendre visite ? Il savait sans doute aussi qu’une fois estampillé le mot « mort du Covid » on n’aurait pas le droit de lui organiser des funérailles dignes ? Notre médecin traitant n’a pas eu la prime « Covid » vu qu’il ne l’a pas écrit sur l’acte de décès. Mon beau-père est mort dignement, chez lui, entouré de sa femme, de ses enfants et petits-enfants qui ont pu lui dire au revoir. On a pu l’embrasser, lui tenir la main, lui parler. Non, personne n’avait de masque, en avril 2020. Ma belle-mère a toujours été à ses côtés. Elle n’a pas été contaminée, et nous avons toujours continué à l’embrasser. Rien n’a changé.

(5 janvier 2021)

Puis le 12 janvier, tout a changé. Ma belle-mère a été emmenée en urgence à l’hôpital pour une décompensation cardiaque. Nous attendions dans l’appartement avec elle, et quand les ambulanciers sont arrivés, on lui a promis qu’on allait la suivre en voiture, car interdiction bien sûr de monter avec elle dans l’ambulance. On lui a dit : à tout de suite, on te suit ! Et bien sûr, ça n’a servi à rien. Interdiction de l’accompagner à son entrée à l’hôpital.

Premier jour : premier test Covid. Il faut attendre les résultats avant d’aller la voir. Deuxième jour : changement de service. Deuxième test Covid. Il faut encore attendre. Le 3e jour, mon mari arrive à l’hôpital, et dans le couloir, il entend crier sa maman dans la chambre : le médecin l’empêche d’avancer et confirme : non, vous ne pouvez pas entrer. Vous ne pouvez pas la voir. Je comprends, c’est dur. Mais c’est non.

Il repart, la gorge serrée, il n’a même pas pu lui amener ne serait-ce que quelques affaires personnelles. Il n’a même pas pu lui faire coucou par la porte. Les consignes sont les consignes. Trois jours sans visite.

« Votre mère est très agitée » dit-on à mon mari.

Puis, changement d’hôpital, service gériatrique. Enfin, on peut aller la voir.

Très affaiblie. Épuisée. Vidée.

Normalement, c’est une seule visite par jour, une seule personne, 30 minutes maximum.

On sait très bien que son cancer évolue, qu’elle ne pourra plus rentrer chez elle.

Cette fois, le personnel soignant nous laisse tranquilles… À l’accueil, ils voient bien qu’on vient à deux. Derrière les consignes sanitaires strictes, il y a des médecins, des infirmières, des aide-soignantes, infiniment humains, empathiques, compréhensifs.

Oui, à présent, on peut aller la voir, autant qu’on veut. On se fait discrets, bien sûr, on n’abuse pas, mais chaque jour, on vient la voir. Puis, ses petits-enfants, les uns après les autres. Elle ne réagit plus beaucoup, mais elle sait qu’on est là. On peut lui tenir la main.

Le 1er février, mon fils aîné est venu la voir en début d’après-midi. Il m’a dit ensuite : elle dormait profondément, alors j’ai fait une sieste à côté d’elle, dans le fauteuil.

Ma belle-mère n’est pas décédée toute seule. Elle est partie en faisant sa sieste à côté de son petit-fils.

(5 février 2021)

 

Marie

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