Témoignage

L’école sans adultes

Directrice de maternelle et chercheuse en Sciences de l'éducation, j'ai dû accueillir en ce début d'année scolaire, avec un masque (pas du tout transparent malgré les déclarations ministérielles), des élèves de 2-3 ans, que je n'avais jamais vus de ma vie et qu'il a fallu arracher des bras de leurs parents. Entourés par des parents eux aussi masqués dont ils ne voyaient plus que les yeux humides et inquiets, leur premier contact avec l'école, si l'on ne peut mesurer encore à quel point il a pu être traumatisant, a, dans les faits, été accompagné d'une pluie de pleurs et hurlements paniqués que jamais je n'avais vus en 20 ans de carrière. J'ai donc retiré ce masque dès la première heure. Je suis ainsi devenue hors la loi et fortement passible de sanctions et je n'ignore pas les regards réprobateurs et culpabilisateurs de certaines personnes que je croise dans l'école sans porter de masque, ce qui est parfois difficile à supporter.

Outre cette première rentrée délirante qu'on a fait subir aux enfants, comme aux adultes qui les accompagnent, je constate cette année, au moins dans mon école, que les enfants, extrêmement agités et assez violents entre eux, se comportent comme si les adultes avec masques (c'est-à-dire la quasi totalité de ceux qu'ils croisent dans l'école) n'existaient pas ou très peu à leurs yeux. Ils n'existent ni dans les consignes qu'ils essaient de leur donner, ni dans les paroles bienveillantes, joyeuses ou rassurantes qu'ils essaient de leur transmettre. Les enfants ne connaissent d'ailleurs pas le prénom ou le nom des adultes de l'école (ce qui est exceptionnel à cette période de l'année), ils ne les entendent pas (ou seulement après maintes reprises de son discours par l'adulte), ils les comprennent difficilement ou ne les considèrent tout simplement pas. Et je ne parle pas ici de problèmes auditifs liés aux masques, mais bien de considération de la personne de l'adulte (de sa présence ou de sa parole, de sa moue ou de son sourire, de ses propositions ou mises en garde, ...). C'est comme si les enfants vivaient entre eux, sans adultes. Les adultes de l'école que j'interroge ont ainsi employé à leur sujet le terme "d'enfants sauvages". Ils sont épuisés, comme les enfants, et angoissés.

Les parents d'élèves masqués (que les enseignants ont bien du mal à reconnaître) n'ont que très peu de relations entre eux, ils ne se voient plus en dehors de l'école, et, dès lors, les enfants ne se retrouvent pas avec leurs amis en dehors de cet espace ou très peu. Ils le considèrent alors comme un terrain de jeu et de rencontres (ce qui, en soi, pourrait être intéressant), qu'ils investissent chaque matin en criant, courant et riant pour certains (mais pleurant pour d'autres, apeurés), comme s'ils arrivaient dans un parc d'attraction, sans règles, sans propositions et sans adultes rassurants et protecteurs, un espace où semble régner la loi des enfants les plus agités et parfois les plus violents, un espace où l'entre-aide et la coopération sont très difficiles à mettre en place parce que comme envahi par la loi du plus fort et un espace où toute activité pédagogique doit s'interrompre sans cesse pour essayer de récupérer les enfants, de les ramener, de les intéresser, de leur faire considérer aussi l'autre et ses besoins ou envies ...

Bref, une année bien difficile mais surtout angoissante et assez déprimante, pour les adultes de l'école, pour les parents d'élèves (qui sont eux aussi plus difficiles, vite énervés et revendicateurs ou accusateurs, agressifs, inquiets, ...) mais aussi pour bien des enfants ... A étudier dans d'autres écoles, en espérant, sans trop y croire, que cette petite observation soit un cas particulier ...

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