Témoignage

Lettre de mon fils au président de la république 

Monsieur le Président de la République,

Je vous prie de m'excuser d'avance pour la longueur de cette lettre, mais je n'ai que ça à faire et j’imagine que dans votre travail il y a pire que de lire une lettre trop longue.

Tout d'abord permettez-moi de me présenter, jeune actif de 26 ans, je travaille depuis maintenant sept ans dans la restauration. Je suis serveur, barman et je passe parfois même en cuisine pour aider le chef qui est aussi mon patron. Cela fait sept ans que je pratique ce métier, ce n'est pas simple tous les jours ; les horaires sont décalés, nous travaillons jusqu'à tard le soir, les services sont parfois compliqués, on court partout et tout le temps. Malgré tout, c’est mon travail et je l’aime. J'aime courir comme un forcené, j'aime anticiper ce dont vont avoir besoin mes clients, j'aime essayer de deviner ce qu'ils vont choisir, j'aime me souvenir de ce qu'ils préfèrent et de ce qu'ils détestent. J'aime voir leur tête étonnée quand ils se rendent compte que leur boisson est prête avant même qu'ils l’aient commandée. J'aime aussi me moquer de ces mêmes clients qui ne finiront jamais de m'étonner avec leurs questions des plus surprenantes. J'aime boire ma bière de fin de service avec mes collègues. J'aime rentrer à 2h du matin, marcher en pleine nuit jusqu'à chez moi, quand la ville est vide et endormie. J'aime rencontrer de nouveaux clients et revoir les habitués. J'aime leur poser des questions sur leur vie, et pourquoi pas, à l'occasion, boire l’apéro avec eux. En dehors de la restauration, je fais pas mal d'escalade, je vis à Lyon et la ville est bien fournie en salle. C'est un sport très complet qui allie puissance et force physique, mais aussi équilibre et souplesse. C'est très cool. J'ai aussi fait pendant trois ans une école d’art, durant laquelle j'ai appris à dessiner, sculpter, et moult autres choses. J'ai appris à aiguiser mon œil pour apprécier une belle œuvre. En même temps je continuais de travailler, parce que ça coûte une blinde ces belles écoles. Maintenant, j'apprécie d’aller au musée et d’y rester plusieurs heures à contempler les peintures. En temps normal, mon petit plaisir est de m'installer seul à une terrasse, me faire servir un repas de qualité et observer les serveurs travailler ou les clients manger. Je m'amuse à écouter leur conversation en sirotant une bière ou un verre de vin ou même, parfois un whisky. Je suis capable de rester des heures à regarder et écouter les gens qui m'entourent. C'est mon kiffe. Et sinon lorsque je ne fais pas ça seul, je bois des coups avec mes amis, on mange des tapas ou on se fait un bon resto, on discute, on rigole. J'aime tellement ce milieu, que je projette d'ouvrir mon propre bar/ restaurant d'ici peu. Mais voilà, vous avez dû vous rendre compte, Monsieur le Président, qu’aucune de ces activités gouvernant ma vie depuis que je suis rentré dans le monde du travail, n’est possible depuis maintenant presque un an. Les restos sont fermés depuis trop longtemps maintenant, je ne sais même plus quand était la dernière fois que j’ai travaillé. Les salles d’escalade et de sport sont, elles aussi, closes ; je ne sais plus la dernière fois que je me suis senti épuisé par une grosse séance de sport. Je ne sais pas depuis combien de temps je n'ai plus eu cette sensation d'accomplissement après des heures de travail ou de sport. Je ne me souviens plus de la sensation de se poser après une dure journée de labeur en sirotant une bière, tout en refaisant le monde avec mes collègues. Je ne me souviens plus du plaisir de rencontrer de nouvelles personnes. Je ne me souviens plus de ce que commandent mes clients habitués. Je ne me souviens même plus d’eux. Je ne me souviens plus du jour que l'on est, à tel point, que j'en oublie de payer mon loyer. Je ne me souviens plus comment parler à des inconnus, au point d’oublier de dire « bonjour » ou « merci ». Bref je ne me souviens plus de ma vie. Alors rassurez-vous, je fais beaucoup d'autres choses ; je me lève, je prends un café, je fais des courses, je mange, je regarde des séries plus ou moins intéressantes, grâce aux réseaux je regarde ce que font les gens qui ont encore du travail (pour l’instant). Parfois je pars me promener en ville, mais à vrai dire je déambule plus qu'autre chose. J'observe encore et toujours, les gens qui marchent à côté de moi, je fais un peu de sport dans mon petit appartement. Je me traîne de mon lit à mon canapé, de mon canapé à mon bureau, de mon bureau à ma cuisine, puis je mange sur mon canapé. Puis vient 17h, je me dis alors que, si je veux voir du monde, il va vite falloir que j'appelle des amis. Alors, on se retrouve chez moi ou je vais chez eux et enfin je peux parler à des gens, débattre sur la vie en buvant une bière. Finalement je finis par boire, beaucoup trop, parce que de toute façon personne ne peut rentrer chez soi, peu importe d’être ivre ou non. Le lendemain une nouvelle journée inintéressante commence, et de nouveau j'attends que le temps passe. J'attends que nous puissions enfin nous revoir. J'attends que nous puissions de nouveau travailler. J'attends que nous puissions faire de l'escalade ou boire un verre en terrasse. J'attends de retourner au cinéma. J’attends de pouvoir enfin revivre une vie mise en pause depuis bien trop longtemps. Alors je ne suis pas le plus à plaindre, je ne suis pas sur le point de sauter par la fenêtre, ça ne serait pas très efficace puisque que j'habite au premier étage. Je n'ai pas non plus de poutre ou de corde, ma vie n'est donc pas en danger.

Monsieur le Président, j'écris parce que dans un premier temps cela m'occupe, mais surtout parce que je veux retrouver ma vie. Je n'ai pas la prétention d'avoir une solution miracle, j'aimerais juste que ce ne soit pas les chiffres qui gouvernent ce pays, mais la vie des hommes et des femmes qui y vivent. Je n'ai rien à faire de la politique, je veux simplement revivre une vie normale, laissez les bars et les restaurants ouverts définitivement, laissez les gens aller au musée ou faire du sport. Au lieu de payer le chômage de millions de personnes, payez quelques personnes pour qu'elles fassent respecter les règles sanitaires dans tous ces lieux. 

Monsieur le Président, laissez-nous travailler, laissez-nous rentrer chez nous à 3h du matin, laissez-nous revoir du monde, laissez-nous boire des apéros entre amis, laissez-nous aller au musée ou au cinéma, laissez-nous vivre. Et surtout, Monsieur le Président, empêchez qu’une génération entière sombre dans le désespoir et la solitude. Cette génération d'étudiants, de jeunes actifs, de jeunes parents qui subissent les conséquences des confinements dus à un virus. Ou alors, dans le pire des cas, faites-nous un planning, un emploi du temps, comme au lycée. Engagez-vous, en affirmant qu’à telle date, les bars et les restaurants pourront ouvrir, qu’à tel moment, les salles de sport, les musées et les cinémas ouvriront. Montrez-nous que ce n'est pas la fin, que l'on puisse s'organiser, anticiper et que l'on sache combien de temps il nous reste avant de reprendre une vie normale. Ne nous laissez pas dans le flou, obligés d'attendre chaque allocution qui nous apprendra toujours une nouvelle pire que la précédente. Redonnez-nous un peu d'espoir en fixant un calendrier, une organisation qui nous permettra de nous projeter dans l’avenir. Et si le calendrier est mauvais, si les chiffres ne sont pas bons, et bien tant pis, nous apprendrons à vivre avec ce virus. Mais au moins nous vivrons, nous ne serons plus sur pause, en attente d'un retour à la normale dans un avenir incertain. Voilà, cette lettre n'est pas un chef-d'œuvre littéraire, mais juste le ressenti d'un barman dont la vie est en pause depuis presque un an.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, mes salutations distinguées. 

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