Témoignage

Mon père est mort à l’hôpital le 2 novembre 2020, abusivement répertorié “mort Covid”

Mon père est mort à l'hôpital le 2 novembre 2020.

Il avait 87 ans. Il dégringolait doucement vers la fin depuis plusieurs mois : mauvaises analyses de foie, perte continue de forces, d'autonomie, d'envie de vivre... Et puis un coup de froid une nuit et une bronchite qui a nécessité un traitement antibiotique qu'il n'a pas supporté...

Nous avons senti la fin approcher et avec mon frère, nous nous sommes relayés étroitement auprès de lui pour l'accompagner jusqu'au bout, afin de lui épargner toute hospitalisation en ces temps troublés, et lui préserver une fin de vie aussi douce que possible, bien entourée, dans son environnement familier... car son état cognitif n'était pas compatible avec la solitude d'une hospitalisation sans présence familière à ses côtés.

En effet, il n'est pas possible actuellement de rester veiller à l'hôpital une personne âgée qui n'a plus toute sa cohérence : et les familles, limitées dans des créneaux horaires réduits et carrément exclues en cas de positivité du patient, sont contraintes d'abandonner leurs proches comme aucune personne normale ne le ferait à son animal. Une inhumanité scandaleuse.

Or les soignants sont en sous-nombre chronique dans les services et quand les patients n'ont plus la force ou la compréhension nécessaire pour sonner, appeler à l'aide, voire boire et manger, ils peuvent râler et souffrir pendant des heures dans un isolement total, je l'ai vu de mes propres yeux plusieurs fois, chaque fois que l'un de mes parents a dû être hospitalisé, notamment dans le service Gériatrie d’un l'hôpital des Alpes Maritimes, avant toute cette crise. L'angoisse absolue. C'est d'une violence inouïe et il n'est pas tolérable que les familles prêtes à assurer une présence discrète auprès de leur proche soient déjà en temps normal, prises de haut : pas d'information, témoignages d'agacement, refus de sortie...etc...

Même si certains services sont parfaits et à la pointe du progrès et de l'empathie (réa en particulier), pour le reste, c'est une autre chanson : l'impression que l'hôpital est une sorte de prison, le patient un otage, le médecin un sachant décisionnaire tout puissant et les familles débiles et persona non grata... Quant à la liberté de choix de traitement ou de disposer de son propre corps, combien souvent est-elle bafouée.

Depuis le Covid, la situation a encore empiré, au point que beaucoup de gens sont prêts à faire n'importe quoi pour éviter l'hôpital.
Nous étions pour notre part ultra motivés pour que notre père meure chez lui et nous avions adapté la maison et l'entourage médical en conséquence : un hôpital à domicile...
Entre temps, notre auxiliaire de vie a été testée positive et nous avons dû faire face à des attitudes inqualifiables de la part des infirmiers à domicile qui le suivaient depuis plusieurs années pour l'aide à la toilette : très sympas tant qu'il s'agissait de passer quotidiennement pour des actes faciles, rapides et lucratifs .

Bref, après avoir bien profité de la situation pendant des années, ces infirmiers à domicile sont devenus odieux dès que la situation s'est corsée, car à des soignants modèles, il ne faut que des patients en bonne santé n'est-ce pas !

Mon père, devenu lent et très faible, était houspillé pour marcher vite, hâter la toilette, aller à la douche déjà dévêtu dans le couloir froid pour gagner du temps, jambes nues, en couche, passant ainsi dans cette tenue humiliante devant sa femme alitée dans l'autre chambre... tenu à distance à bout de bras, de peur des microbes, malgré les 2 masques PFFP2 superposés, puis mal frotté au gant, sans ménagement... Aucune empathie, aucune douceur... Quand il a dit un jour « au secours, laissez-moi partir, j'en peux plus de toute cette maltraitance »... nous avons décidé de faire la toilette nous-même afin qu'ils n'aient rien d'autre à faire que lui donner ses médicaments... et facturer leur prestation !
Le traitement antibiotique ayant provoqué une très forte réaction, le foie de notre père s'est bloqué en plein week-end et devant une souffrance qui n'était plus gérable à domicile, nous avons été contraints d'appeler le 15.

Il a été testé positif à l'arrivée à l'hôpital, et de ce fait, compte tenu de son âge, nous avons été informés qu'il n'irait pas en soins intensifs, mais en unité Covid en gériatrie... sédaté, sous morphine. Vu l'inéluctabilité du tableau, nous avons été autorisés à le voir un quart d'heure, harnachés comme des cosmonautes. Nous avons pu ainsi lui faire nos adieux, lui dire notre amour et des paroles d'apaisement que nous espérons qu'il ait pu entendre dans son coma.
Le lendemain, au petit matin il n'était plus là... Dieu merci en quelque sorte.

Et après ces jours intenses, la suite des brutalités :
C'est un mort Covid. On n'habille pas les morts Covid. On les met comme ça, tout nus sous leur blouse d'hôpital dans un grand sac hermétique.
Pas de recueillement en chambre mortuaire.
Et surtout, pas de possibilité d'être présent pour la reconnaissance du corps à la fermeture du cercueil, même pas derrière une vitre, même pas par un proche dûment testé négatif... c'est un flic qui s'acquitte de cette reconnaissance, un flic qui ne connaissant pas mon père, ne peut donc guère le reconnaître... et surtout un flic apparemment immunisé contre le Covid plus que nous dirait-on !!!
Ignoble. Inhumain. Insensé...
Et à la petite voix qui par moment se demande si c'est bien lui qu'on va enterrer : Ta gueule, fais confiance à l'officier d'Etat ! - Cet état qui se prend si au sérieux avec toutes ses mesures incohérentes, voire quasi débiles pour certaines.
Et pour terminer, pas de cérémonie à l'église (lieu clos !) - Ça tombe bien, mon père, l'église ce n'était pas son truc.
Et on ne sait jamais, pas plus de 20 à la cérémonie en plein air au cimetière...
Mais la cérémonie a été magique : les tas de témoignages lus par les enfants et petits-enfants, qui nous étaient parvenus des parents et des nombreux amis, ont été lus par le petit nombre présent, dans une atmosphère chaleureuse, sur ses musiques préférées. Même à distance, tous étaient indubitablement présents, et c'était si touchant, que même les croque-morts avaient les larmes aux yeux.

Et cela, ce n'est pas demain que vous pourrez le voler, messieurs mesdames les petits cerveaux sans cœur du gouvernement !

 

Ghislaine Troadec.

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