Témoignage

Nos rues

Cela fait une semaine. Une semaine déjà que la vie, notre vie, s'est arrêtée de tourner comme à l'habituel. Le jeudi avant la Toussaint, je suis sortie de mon lit hantée par la nécessité de bousculer des heures qui devaient s'écouler lentement. J'ai tout accéléré. Il fallait réagir avant le coucher du soleil. Mon âme a ressenti comme une précipitation qui ne pouvait être ignorée et l'urgence de mettre le nez dehors une dernière fois avant que, demain, le monde ne soit différent, interdit, contrôlé, mesuré, réglementé, sanctionnable. La bande son du jour sera « Walk on the wild side », du Velvet Underground et demain, vendredi, sera une sorte de fin du monde.

L'urgence de jeudi réside principalement dans l'achat d'un bouquet de fleurs avant que la fleuriste ne soit contrainte, sous peine de sanction, de fermer sa boutique. La fleuriste n'aura plus le droit d'ouvrir sa porte, de poser sur le pas de celle-ci ses pots de fleurs et nous, nous ne pourrons plus entrer dans sa boutique regarder les fleurs coupées tremper dans les grands vases et lui demander de nous aider à composer un bouquet de fleurs fraîches à offrir, pour le plaisir, pour un anniversaire ou pour un deuil.

Je n'ai besoin que de quinze minutes, je m'en fous, je demande aux enfants d'être sages, je sais que je peux leur faire confiance, je mets mon manteau et je prends mes clés. Je fais vite ! Tolérance jusqu'à dimanche pour écouler les stocks de chrysanthèmes, penser à nos morts, visiter les cimetières et fleurir les tombes.

Moi j'irai bien cracher sur vos panneaux à la con.

Se garer vite fait bien fait, traverser la route et pousser du coude la porte de la marchande de fleurs. « Je voudrais un bouquet de fleurs que je pourrai faire sécher, s'il vous plait ». Trois roses, rose pâle aux bords légèrement verts comme des ecchymoses, cinq craspedia pour apporter du soleil, des tiges de limonium platyphyllum comme une dentelle couleur lavande et pour finir des tiges de chasmanthium latifolium pour le côté sauvage. Enfin, à côté, deux branches de gypsophile blanc.

Une semaine que la vie commence à se retirer des roses dont une tache brune dévore le rose pâle et que la chlorophylle s'évapore des feuilles.
L'eau du vase s'opacifie et les roses doucement s'inclinent. Est-ce de tristesse face à ce monde qui décline ? Hier soir, avec les étoiles et un bout de raphia j'ai serré les trois tiges et pendu mes roses afin de les transformer en fragiles beautés éternelles.

Une semaine déjà que le monde a fait un pas de plus dans la folie et dans le début du chaos. L'ombre que je perçois s'étire tellement loin que je n'en vois pas la fin. A ma grande déception, les minuscules fleurs du limonium ne se sont pas toutes ouvertes, elles ont gardé pour elles seules leur douce beauté.

Une semaine que le chagrin habite mon cœur. Chagrin pour les enfants privés de liberté et d'une partie de leur insouciance. Une semaine que je rêve les rues derrière mes fenêtres et que je fais des balades imaginaires.

Je prends mon vélo et sur la longue descente je laisse le vent fouetter mon visage, je coupe le rond-point pour traverser la place sur le parvis de l'église, mon vélo glisse entre les fleurs qui poussent au milieu du béton, je suis la piste cyclable sur le pont, traverse le passage piéton pour descendre la pente sinueuse, passer sous le pont et enfin longer le chemin de halage sous les arbres en roulant sur un tapis de feuilles aux couleurs éclatantes. Puis, sous le soleil d'automne, le nez froid, les mains un peu gelées, à contre-courant je suis l’eau scintillante du fleuve monotone.

Mais ces rues ne me manquent pas car je n'y vais que rarement. Ce n'est pas ma ville, ce ne sont pas mes rues. Une chose me dérange, c'est de devoir remplir une attestation pour informer de mes déplacements, donner mes informations personnelles et justifier mes sorties si jamais j'étais contrôlée. Je ne cherche pas à me mêler à la foule, ma nature est plutôt encline à partir dans la direction opposée. Par contre, je voudrais en toute simplicité me rendre dans la forêt, dans un champ de graminées, au bord de l'eau, je voudrais marcher seule sur le bitume, traverser la chaussée et monter dans la châtaigneraie. Après le tunnel de verdure, de racines, je veux respirer auprès des arbres centenaires, voir le soleil chaud de l'automne finir de se lever pour réchauffer les feuilles et les dorer, les regarder tomber et épaissir le tapis moelleux sous mes pas solitaires. Je veux écouter le rouge-gorge chanter et les corneilles voler et croasser au-dessus des arbres déplumés. Je veux finir les converses sales de terre mouillée et poursuivre ma marche au milieu d'autres arbres qui à chaque visite me coupent le souffle de leur immensité. Je ne connais pas bien les rues de la ville, je connais mieux les chemins de traverse, les détours cachés, les espaces vides et verts, les champs de graminées, les plans d'eau et les sous-bois, les chemins abandonnés que j'ai illusion de croire mes secrets.

Aujourd'hui, nouveau jeudi, je voudrais encore les emprunter sans avoir en ma possession une attestation rendant légale mon heure de flânerie. Tout à l'heure, je voudrais remonter ma rue et voir mon gosse sucer son carambar à la fraise de toute sa bouche, le voir de ses doigts tenter de décoller le bonbon de ses dents et voir les trous dans ses joues remplies de bonheur. Je résiste à l'envie d'arracher de sa gueule d'ange cette immondice bleue que certains transforment en accessoire de mode. Et pourtant nous en avons pour un moment de cette connerie sur la gueule. Alors, on choisit quoi ? On étend la mode des t-shirts aux masques et en y écrivant un grand FUCK en capitales ou on préfère la version liberty, vichy, soie, vieux mouchoir ou bandana… à onze ans j'avais une collection de bandanas, blancs, rouges, violets, noirs, que je roulais et glissais dans les passants de mon jeans.
C'était cool et fashion.

Je dis merde aux rues, j'embrasse, j'enlace les écorces rudes et brutes des arbres géants, je les caresse de mes mains de petit humain, je ramasse et je baise de mes lèvres les merveilles colorées de l'automne que chaque jour ils déposent à nos pieds pressés, vaniteux et imbéciles, j'emmerde les conneries d’attestations et je rêve les rues d'un village lointain où les enfants aux bouches édentées, aux sourires à faire fondre les cœurs de pierre, se chamaillent et se postillonnent à la tronche, où les baisers pleuvent sur les joues, les bouches, les fronts, où les petites mains collent de sucre, où les nez morveux coulent et les manches dégoûtantes sont tachées aux extrémités de morve séchée. Je vous emmerde vous et vos panneaux « PORT DU MASQUE OBLIGATOIRE » à l'entrée de nos villes, je vous emmerde vous et vos affiches devant nos écoles « MASQUE OBLIGATOIRE A PARTIR DE 11 ANS »… c'était en septembre, novembre ils n'ont pas eu le temps de la mettre à jour…A PARTIR DE 6 ANS… trop occupés avec les installations VIGIPIRATE. Et après quoi… ?

Ce matin, je ne savais même plus comment embrasser mon enfant, je lui ai demandé de me faire un bisou sur le front.

Amélie.

Artiste & Photographe

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