Témoignage

Que vont devenir nos enfants ?

Il y a une petite dizaine d'années, ma grand-mère vivait la dernière année de sa vie, je venais de mettre au monde un enfant. Nous allions la voir, lui mettant le nourrisson, puis le bambin dans les bras, pour son plus grand bonheur...je me souviendrais toujours de ces échanges de regards, entre mon tout petit qui venait d'arriver sur cette terre et ma grand-mère qui s'apprêtait à quitter ce monde. Des regards intenses, des moments sacrés.... Elle ne voyait plus beaucoup, elle n'entendait plus beaucoup, elle aimait qu'on lui touche la main, qu'on soit là autour d'elle. Personne à l'époque ne se posait la question de savoir si le petit dernier avait le rhume, s'il pouvait "contaminer" ma grand-mère... Elle a eu la chance de passer la fin de sa vie chez elle, entourée de sa famille. Elle ne demandait qu'à être au cœur de la vie, qu'on lui mette un bébé dans les bras. 

Que s'est-il passé en moins d'un an pour que notre monde bascule et que ces moments simplement humains soient presque considérés comme des potentiels homicides involontaires ? Il m'a fallu du temps pour digérer ce qui se passe... Le monde n'est plus comme avant, nous avons changé de réalité. Quel deuil ! 

 Je suis préoccupée par la gravité de l'impact psychologique des mesures qu'on nous présente comme le remède...Que va-t-il se passer pour ces tout-petits, gardés en collectivité, qui voient de longues heures des visages masqués ? Dans la théorie de l'attachement, on considère que le petit humain se développe grâce à la qualité du lien qu'il entretient avec ses figures d'attachement, toutes ces personnes qui prennent soin de lui. La théorie de l'attachement nous parle de l'expérience du visage figé : Si la maman sourit, si elle est en interaction avec le bébé, le bébé y répond et communique. Si le visage de la mère se fige, en quelques secondes il est en stress. 

Voir l'expérience ici : https://www.youtube.com/watch?v=apzXGEbZht0 

 Que va-t-il se passer pour tous ces tout-petits qui se retrouvent face à des visages à moitié couverts encore plus figés qu'un visage figé ? Que vivent-ils ? Quelle sera la conséquence de tout cela sur leur développement, sur l'apprentissage de l'empathie, le décodage des émotions humaines ? Pourront-ils développer toutes leurs connexions neuronales ? Bien sûr, je n'en sais rien, une telle expérience n'a jamais été faite...nous risquons d'avoir des réponses lorsque ce sera trop tard... Avons-nous envie de vivre dans un monde où les adultes sont déconnectés des tout-petits ? où les relations sociales sont froides et distantes ? Que va-t-il se passer pour tous ces enfants qui vivent au temps de la distanciation sociale ? Les enfants, tout comme nous ont du mal à entrer en contact avec des personnes masquées. "Lorsque je ne connais pas déjà un enfant, à cause du masque, je n'arrive pas à savoir s'il a l'air gentil, si je peux être ami avec lui." me dit un enfant. Nous avons besoin du visage de l'autre avant d'entrer en contact, pour prendre la température, savoir si on peut s'approcher...Tout cela est communiqué dans le non-verbal. Tout cela se fait inconsciemment.
Ne plus avoir accès à ce non-verbal peut entraîner des rejets, de l'agressivité. On ne peut pas décoder le message que l'autre envoie. Notre communication est en grande partie non-verbale, notamment l'implicite. Une de mes collègues dit recevoir dans son cabinet de plus en plus d'enfants qui ne comprennent plus l'implicite ? Par exemple, lorsqu'elle leur demande de bien retenir dans leur tête une image, ils se tiennent la tête entre les mains. Est-ce le masque ? le confinement pendant lequel beaucoup d'enfants ont passé trop de temps devant les écrans, ne pouvant presque plus aller dehors ? 

 Chacun de nous est considéré comme potentiellement "contaminateur", dangereux pour les autres. Que peut ressentir un enfant qui sera peut-être repoussé inconsciemment par un adulte qui aura peur de lui ? Un enfant a besoin de se sentir aimable. Il a besoin de sentir que tout son être a de la valeur, qu'il est intéressant. Il a besoin de sentir qu'il est le bienvenu. Mais si les adultes ont peur de lui, que va-t-il ressentir au fond de lui ? "Je suis dangereux, il faut que je reste loin des autres" ? 

 Les enfants ont besoin de s'opposer, de dire non, de s'affirmer. Mais comment dire que quelque chose ne convient pas lorsque l'on est masqué ? C'est d'autant plus difficile. Certains deviendront plus agressifs s'ils ne sont pas entendus, d'autres laisseront tomber et se tairont. 

Pour apprendre les relations sociales, les enfants ont besoin de décoder ce que les autres ressentent. Quel défi avec un masque ! Il manque la moitié du visage. Ils ont besoin de pouvoir inviter régulièrement des amis chez eux, ce qui est de plus en plus compliqué. Comment ces enfants vont développer leur propre estime ? comment vont-ils développer leurs compétences sociales ? Bien sûr, je n'en sais rien, une telle expérience n'a jamais été faite...et l'on risque d'avoir des réponses lorsque ce sera trop tard...lorsque ces enfants auront intégré qu'il faut être loin des autres...Sera-t-il encore possible de construire un monde de coopération ? Que va-t-il se passer pour les adolescents qui vivent au temps de la distanciation sociale ? Lors de cette période de vie, les ados ont besoin de vivre l'attachement avec leurs pairs, de vivre en groupe, de se coller les uns aux autres. C'est aussi le moment où l'on apprend les codes de séduction... Comment les apprendre lorsque l'on est masqués ? Comment décoder la bulle de l'autre (suis-je trop près ? trop loin ?) si la distance est imposée ? 

 Lorsque j'étais prof, je me souviens des chahuts au self, où les ados se bousculaient dans la queue...C'était parfois fatigant, mais ils étaient vivants !! Je suis glacée quand j'entends un ado me raconter qu'ils font maintenant la queue à 1 m de distance dans le froid quand c'est l'hiver. Qu'a-t-on fait à nos ados ? 

 Que va-t-il se passer pour ces jeunes adultes, étudiants qui vivent cette période ? C'est le moment où ils ont besoin de quitter leurs parents, pour expérimenter ce que c'est de voler de ses propres ailes, de créer un réseau, de faire des actions qui les inspirent...On ne peut savoir qu'on est capable de se débrouiller seul qu'en l'expérimentant. Or beaucoup d'étudiants doivent retourner chez leurs parents pour ne pas se retrouver seuls dans un studio...et certains malgré tout se retrouvent seuls, enfermés dans un studio dans une ville inconnue sans possibilité de rencontres puisque tous les clubs sont fermés. Tout ce qui donnait du sens à leur vie, toute leur créativité disparaît petit à petit : lien social, sport, activités qui ont du sens pour eux. 

 Nous savons ce qui se passe. L'isolement est une torture. Nous les voyons se suicider. Je ne peux m'empêcher de penser à tous les traumatismes que ces mesures feront sur les adultes de demain...Quel monde sommes-nous en train de construire ? Souvent, j'entends, "c'est incroyable, les enfants s'adaptent". Oui, ils s'adaptent. Les enfants s'adaptent aux humiliations, aux systèmes qui les mettent en concurrence les uns avec les autres...ils s'adaptent même aux viols...Mais à quel prix ? 

 Nous nous retrouvons individuellement et collectivement face à un choix : Allons-nous choisir la survie, en étant réduits à des travailleurs-consommateurs sans visages, sans contact humain, sans contact avec la nature ?...Allons-nous choisir de perdre notre humanité ? Ou bien allons-nous choisir la Vie, cette Vie qui est sacrée, cette Vie qui comporte des risques, cette Vie dans toutes ses dimensions relationnelles, émotionnelles, spirituelles ? Allons-nous retrouver notre humanité ? 

Claire Clappier 

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