Témoignage

Témoignage d’un grand-père

Lettre ouverte à mes petits-enfants.

 

Mes chers petits,

 

Je ne sais pas si vous me pardonnerez. Au nom de toute ma génération, je vous dois ces aveux.

Je ne rêvais que de vous laisser en héritage un monde un peu plus souriant, et voici que je vais partir définitivement, dans un an, deux ou trente, en vous laissant une planète polluée, parfois irrespirable, et en tout cas peu réjouissante.

A soixante ans bien passés, je vais vous faire une confidence.

A vingt ans, ma génération voulait changer le monde et travaillait à construire une communauté. A trente, la plupart de mes camarades ont arrêté le sport, à quarante, ils ont gagné de l'argent et de l'embonpoint et, à soixante ou soixante-dix ans, diabète et hypertension en sus, ils sont tétanisés par un virus qui les vise particulièrement.

Pourtant, presque toute ma génération, née pendant les années si bien dites trente glorieuses, avait grandi sans souci : plus de guerre sur notre sol et chômage inconnu. Nous nous sommes crus immortels et, scientistes invétérés, nous craignions plus que tout que notre médecine, avec ses armées de réanimateurs, thuriféraires zélés, soient détrônée. Mais nous constatons que l'hospitalisation devient l'inverse de l'hospitalité, comme l'immunité est l'exact contraire de la communauté. C'est peu de dire que nous en sommes ébranlés. Les hôpitaux sont saturés, ce qui était plus que prévisible.

Pardonnez-moi, chers petits. Nous sommes les plus peureux du monde.

Nous voulons protéger nos propres parents, pour nous faire nous-mêmes pardonner de les avoir oubliés : nous les faisons maintenant pleurer en les encageant.

Tétanisés par la peur, comment pourrez-vous nous pardonner de retrouver le vieux réflexe de Kronos : vous manger ?

Nous avons totalement oublié que nous sommes mortels et que le risque -bien faible au demeurant- de mourir précocement, ne doit pas nous faire perdre de vue que la seule chose qui compte est de continuer à faire ce que nous avons fait il y a maintenant des années : nous effacer pour que vous adveniez.

Allez-vous nous pardonner de vous sacrifier à notre sécurité ?

Pourrez-vous, le jour où n'aurons plus de force, continuer à survivre pour nous accompagner, pour que nous jouissions de quelques jours de répit sur cette planète ?

Chers petits, nous avions lu Nietzche mais ne l'avons pas écouté : nous préférons croire au néant plutôt que ne pas croire, et voici que nous vous livrons la planète dans une atmosphère de nihilisme que vous ne pouvez respirer.

Chers petits, vos si doux visages nous disent -comment avons-nous pu oublier Lévinas ?- que nous sommes responsables de votre fragilité même. Et voici que nous vous masquons, pour n'avoir pas à répondre de notre orgueil et de notre hypocrisie.

Hypocrites, nous le sommes, nous qui vous imposons des charges que nous serions incapables de remuer du petit doigt. Nous nous imaginons tout savoir et nous ne réalisons pas que nous sommes aveugles, « co-vidés » que nous sommes.

Hypocrites, nous le sommes encore plus quand nous vous accusons d'être les propagateurs d'un virus qui n'est pas votre affaire. Est-ce que vous nous pardonnerez de vous avoir méprisés à ce point que -nouveau péché originel- le simple fait de respirer devant nous soit devenu un danger pour l'intégrité de notre carré de confort pour lequel nous sommes prêts à tout sacrifier, même votre avenir ?

Aussi, je dois vous l'avouer, j'ai honte.

Honte de ma peur. Honte de détruire en vous-même la vie que j'ai semée il y a trente ou quarante ans. Honte de me voir démasqué dans mon inanité, et c'est pour cela que j'accepte -déréliction- de me museler moi-même. Sinistre mascarade...

Honte de réaliser que j'ai pillé la planète et ne vous laisse que des montagnes de détritus en héritage.

Honte d'abandonner toute raison en cherchant à tout prix à sauver ma peau. Comme si j'ignorais que la seule certitude que nous ayons, c'est que nous sommes mortels.

Oh, mes chers petits, dans un souffle, laissez-moi vous dire : « Ne m'oubliez quand même pas... ». J'ignore qui vous allez adorer, j'espère encore un peu que ce ne sera ni l'argent, ni la puissance, ni la peur, ni les belles idées. N'oubliez pas les hommes et les femmes dans leur beauté, leur sans défense et leur soif.

 

Votre grand père

 

Dominique Rivière

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