Témoignage

Témoignage d’une infirmière de Saint-Luc… représentatif de ce que devient l’hôpital !

"Je suis infirmière. A 6h40 je suis à l’hôpital. Je commence à 7h.
J’arrive à mon casier, je me scanne. Je me change et je prends
l’ascenseur, je me scanne.

J’arrive dans mon unité. Il est 7h. J’écoute le rapport. Je
commence mon tour. Je me logue / je me scanne / je m’attribue mes
patients. Je rentre dans la chambre de mon premier patient. Je me scanne
sur le smartphone / je scanne le patient / je scanne les médicaments.
Je n’ai pas vraiment besoin de savoir ce que je lui donne /
l’ordinateur vérifie / l’ordinateur sait. Je ne sais pas vraiment
ce qu’il a reçu plus tôt / c’est l’ordinateur qui sait. C’est
l’ordinateur qui m’avertit si je donne un médicament trop tôt. Je
ne dois plus vraiment connaitre le nom du patient / l’ordinateur sait
/ l’ordinateur vérifie.

Je dois prendre les paramètres de mon patient / l’ordinateur me l’a
dit. J’encode les paramètres dans le smartphone / j’ai scanné le
patient / l’ordinateur me dit que tout va bien. Ah / attention /
notification / j’ai oublié de vérifier l’état de conscience de
mon patient, pourtant celui-ci sort demain... J’encode /
l’ordinateur vérifie / tout va bien / l’ordinateur me l’a dit.
Le patient a mal / le patient m’appelle / je scanne le patient /
j’encode l’évaluation de la douleur / je vais chercher un dafalgan
dans la machine / je me scanne / je me logue / je scanne le patient/ je
scanne le médicament / je donne le médicament.

Ce matin j’ai refait les pansements du patient, j’ai vérifié la
propreté. J’ai oublié de le noter dans l’ordinateur.

L’ordinateur le sait. L’ordinateur a vérifié : je n’ai pas
refait mes pansements car rien n’est encodé dans l’ordinateur.
Je n’ai pas eu le temps d’encoder. C’est la pause, j’ai le temps.
Je prends mon smartphone à la pause / je me logue / je clique sur le
patient / je clique sur l’onglet / je clique sur le sous onglet / je
clique sur le bon pansement / j’encode l’heure / j’évalue / type
de pansement / longueur / largeur de la plaie / aspect... J’avais
évalué le pansement, mais je ne l’avais pas encodé, ce que je sais
l’ordinateur ne compte pas, ce que j’encode compte. Je clique sur le
pansement suivant...

Je ne connais pas vraiment le nom de mon patient, je ne dois pas
vraiment le connaitre, l’ordinateur le connait, c’est ça qui
compte. Je ne connais pas vraiment son traitement, pas grave,
l’ordinateur sait, l’ordinateur me dit quoi donner, l’ordinateur
me dit quand le donner. La machine me délivre les médicaments à
donner. L’ordinateur sait, c’est ça qui compte. L’ordinateur
compte les actes et donne la cadence de travail, le temps humain ? La
relation ? Calmer l’anxiété, rassurer, expliquer ? Ce n’est pas dans
l’ordinateur / rappelez-vous / c’est l’ordinateur qui compte.
Je dois bien remplir l’ordinateur / c’est là-dessus que je suis
évaluée / que je suis surveillée. Bien faire son travail c’est
important. Je dois bien remplir l’ordinateur car c’est ça qui
compte pour le financement. Être financé c’est important. Dans mes
chambres, le travail est fait / mais ce n’est pas vraiment ça qui
compte. C’est l’ordinateur qui compte / L’ordinateur c’est
important.
D’ailleurs il a coûté cher le programme dans l’ordinateur / on
parle de plus d’une centaine de millions. Un programme « du futur »,
pour un hôpital « du futur ». Pourtant, l’ordinateur nous renvoie
dans le passé, celui des travailleurs à la chaîne. Encode / scanne /
donne / vérifie / maintenant / à 10h / à 12h / dans une heure /
attention / tâche non réalisée / à faire / dû / administré /...
Le nom du patient ? Je ne le connais pas vraiment / je ne dois pas
vraiment le connaitre / l’ordinateur sait / l’ordinateur commande.
Derrière l’ordinateur, le management prend le contrôle. Les
professionnels, aujourd’hui, exécutent. Mon humanité ? Ma
professionnalité ? J’en ai été dépossédée. L’ordinateur sait /
l’ordinateur vérifie. Je scanne... encore… et encore.

Nous avons perdu le contrôle, le management a renforcé le sien...
Pourtant pour soigner correctement les patients, nous devons sans cesse
lutter contre la machine, car celle-ci est incohérente, illisible,
incomplète et dangereuse pour les bons soins. Alors sans cesse nous
contournons, by-passons, vérifions, modifions... Nous luttons pour
reprendre le contrôle, nous luttons contre l’imposition de la
normalisation du soin pour y apporter individualisation de la prise en
charge, pour y apporter l’humanité nécessaire aux soins.
Nous luttons, chaque jour, contre l’incohérence de la machine pour
pouvoir donner des soins de qualité, parfois même, pour garder tout
simplement nos patients en vie...

La machine et le management tentent de nous déposséder et en nous
dépossédant ils mettent en danger nos patients. Pour nous et pour la
qualité des soins, il est essentiel que nous reprenions le contrôle,
que nous nous réapproprions nos métiers. C’est notre
professionnalité, nos savoirs et notre expérience qui garantissent des
soins de qualité... pas un code barre !

Un hôpital n’est pas une entreprise !

Les travailleurs ne sont pas des robots.

Les patients ne sont pas des objets."

 

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