Témoignage

VARIANT RUSSE

Il y a quelques mois à peine, la Russie semblait, vu de notre énième confinement, une sorte de terre promise où la vie avait repris comme avant. Après le premier confinement à Moscou et dans quelques-unes des grandes villes de Russie, il n’y a pas eu de confinements supplémentaires, pas de masques à l’extérieur non plus, ni de fermeture d’établissements culturels, de bars ou de restaurants.
Asphyxiés par les mesures sanitaires « à l’européenne », une bonne partie de mes compatriotes ont fait le choix, provisoirement ou définitivement, de repartir en Russie.
J’avoue les avoir enviés, car mon travail ne me permettait pas de faire de même, ne serait-ce que pour quelques temps. Puis peu à peu, se rendre en Russie est devenu un véritable parcours du combattant. Même rendre visite à sa famille est devenu une impossibilité sans motif « impérieux », ou à moins d’un décès d’un parent. L’un des seuls moyens : avoir un contrat professionnel et se munir d’un teste PCR en bonne et due forme. Sans oublier, bien entendu, le masque à porter tout au long du voyage, et les files d’attente interminables aux aéroports en raison des « mesures sanitaires ». Une horreur !
Et pourtant. La vie là-bas, dans la « zone libre », attirait. C’est fou comme les choses peuvent changer ! Je me souviens de l’époque du « rideau de fer » pas si lointaine que ça, où le monde Occidental était le summum de la liberté… Mais cela, c’était avant.
Tout semblait bien aller en Russie. Enfin, mieux qu’ici en tout cas. Pendant que nous évitions la police à chaque coin de rue pour nous épargner l’habituel « Votre masque, Madame, Monsieur ! », et que nous buvions un coup dans des verres en plastique assignés sur un banc public dans le meilleur des cas, les russes, eux, profitaient de la vie en se rendant aux restaurants, aux théâtres, aux concerts… comme avant. Les masques et les gants jetables n’étaient exigés que dans les transports et à l’intérieur.
Dans ma ville natale, Penza, une province à 600 km de Moscou, il n’y a même pas eu de premier confinement. Lorsque je contais mes aventures covidiennes à ma famille, mes attestations auto-écrites, la population masquée en continu à l’extérieur comme à l’intérieur, ils avaient du mal à y croire. Mon papi, qui fêtera ses 101 ans cette année, levait ses sourcils en s’exclamant : « Ce n’est pas vrai ! »
Tout allait bien en Russie, jusqu’à ce 16 juin. Le jour où, tel un tonnerre dans un ciel sans nuages, un décret du maire de Moscou a obligé les salariés du secteur des services, les enseignants et les employés communaux, à se faire vacciner dans la capitale. À la mi-juillet, 60 % des employés de ces secteurs, qui emploient des millions de personnes (l’éducation, le transport, le commerce, la restauration, la santé, les employés municipaux et les fonctionnaires), devront avoir reçu au moins la première dose du vaccin anti-covid. Et ce qui est le plus vicieux dans l’histoire, c’est que les entreprises, sous peine d’amende, devront s’assurer qu’au moins 60% de leurs salariés auront bien reçu leur première dose du vaccin avant le 15 juillet, et la seconde, avant le 15 août. (Franceinfo, le 17/06/21)

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/russie-la-vaccination-contrele-covid-19-devient-obligatoire-a-moscou_4667125.html

On ne comprend plus rien ! Lors de sa dernière « ligne directe » annuelle, Vladimir Poutine assurait qu’il était CONTRE l’obligation vaccinale. Selon lui, une telle mesure était « inappropriée ». (L’Express, le 30/06/21)

(https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/fin-du-deconfinement-poutine-contre-lobligation-vaccinale-le-point-sur-la-pandemie_2153965.html)

La présidente du Conseil de la Fédération y voyait même « une violation de la loi ». Alors, que s’est-il passé depuis ?
C’est vrai que la campagne de vaccination en Russie, volontaire jusqu’à présent, n’a pas vraiment pris. Malgré le fait que la Russie était parmi les premières nations à présenter un vaccin (le fameux Spoutnik-V), malgré les centres de vaccination installés un peu partout (même dans les centres commerciaux), ainsi que la loterie pour les vaccinés avec des appartements, des voitures et des smartphones à gagner, les russes ne se sont pas pressés à s’infliger cette procédure à la mode. (AMIC.ru, le 16/06/21)

https://www.amic.ru/news/484401/

Après avoir été carrément lâchés dans la nature dans les années 1990, désormais ils « font confiance mais restent vigilants », comme dit leur dicton préféré. Selon les statistiques nationales officielles, seulement 13,6 % de la population aurait reçu au moins une dose ; à Moscou, le chiffre serait de 14 %. Selon le pourcentage des « sceptiques », c’est-à-dire, ceux qui n’envisagent pas de se faire vacciner, la Russie tient la première place dans le monde avec 37 %. Comment obliger ces « anti-vax » (qui ne le sont pas) à passer à l’acte, si même la promesse d’accéder à un appartement à Moscou ne marche pas ? Comment contourner les lois internationales et nationales, la Constitution (qui existe toujours !), pour faire plier ces rebelles malvenus ? Comme la carotte n’a pas marché, place donc au bâton.

Le chantage, évidement. Chantage à l’emploi : « Tu te fais vacciner ou tu démissionnes ! » Il est à noter, que, point de vue chômage, les russes sont beaucoup moins protégés que les français. Les petit et moyennes entreprises ayant souffert là-bas comme ici, les emplois se font de plus en plus rares. Les gens préfèrent donc céder et recevoir la dose vaccinale pour garder leur emploi, et sans discuter.
Autre moyen de pression, non moins humiliant : les QR-codes et les tests PCR tous frais à l’entrée des cafés et des restaurants. (MOS.ru, https://www.mos.ru/city/projects/covid-19/kod/) Bonjour les bancs publics et les pique6niques à prévoir ! Les russes s’en fichent un peu, ils ont l’habitude. Ceux qui se sont fait vacciner, en posant fièrement sur Facebook l’épaule dénudée, tout en appelant les autres à faire de même (les traitant, en passant, d’idiots illettrés), posent désormais en selfie devant
les salles vides des restos branchés, avec la question rhétorique : « Comment cela se fait-il qu’il n’y ait plus personne ?! » Sont-ils sérieux ?
Il y a même plus drôle : les QR-codes qui ne passent pas au scanning, les tests PCR exigés en dehors des QR-codes (car on ne sait jamais), sans parler de l’incitation officielle des citoyens responsables (lire : vaccinés) à se « re-vacciner », car, parait-il, le vaccin précédent est inefficace face aux « nouveaux variants ».
Les médias officiels crient au scandale : le marché noir des QR-codes falsifiés bat son plein. Normal, camarade : là où il y a de la demande, l’offre ne se fait pas attendre. Mais c’est « maaaal », il faudra combattre ce nouveau « business » avant qu’il ne soit trop tard ! (Gazeta.ru, le 29/06/21)
https://www.gazeta.ru/business/2021/06/29/13684244.shtml
Tout le monde, à commencer par les hommes politiques, en passant par les célébrités du show-biz, les bloggeurs « influenceurs » et les stars TikTok, tout le monde prêche le miracle du vaccin. Les voix de la raison se font de plus en plus rares, elles sont discréditées, ridiculisées, censurées. (Rambler.ru, le 24/06/21)
https://news.rambler.ru/starlife/46694497-sobchak-za-beroev-protiv-kak-zvezdy-otnosyatsya-k-vaktsinatsii-ot-covid-19/
Ainsi, lors de la dernière cérémonie de remise des prix TEFI (analogue russe d’EMMY Awards), acteur Egor Beroïev est monté sur scène pour annoncer le nominé, une étoile de David accrochée à sa veste. Dans son discours, il a déclaré que se faire vacciner était « l'affaire de chacun », et que nos grands-pères n’avaient pas vaincu le fascisme « pour que les années plus tard, les gens soient divisés en personnes vaccinées et non vaccinées et pour que les personnes de la « deuxième catégorie » soient limitées dans leurs droits dans toutes les sphères de la vie ». Le harcèlement médiatique de l’acteur qui s’en est suivi, fut sans merci. « Comment peut-on comparer la souffrance des Juifs avec l’interdiction d’entrer dans un café pour les citoyens non vaccinés ?! » s’indignaient ses opposants. La Fédération des communautés juives de la Russie en a remis une couche, accusant Beroïev d’avoir « moqué la mémoire des victimes de Shoah ». (EAdaily.com, le 23/06/21)
https://eadaily.com/ru/news/2021/06/23/deshevyy-patriotizm-bogemy-akter-beroev-plyunul-v-zhertv-holokosta

Cerise sur le gâteau : le Chef du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, métropolite Hilarion, a menacé ses brebis d’un aller simple pour l’enfer s’ils ne se vaccinaient pas. Ne pas se faire vacciner est, selon lui, « un péché que l’on va expier toute la vie ». Bon, il y aura de quoi méditer ! (Agence RIA, le 05/07/21)
https://ria.ru/20210705/grekh-1739899224.html
En attendant, malgré cette vague autoritaire sans précédent, les médecins, les  avocats, les entrepreneurs et les simples citoyens s’organisent pour faire un recours collectif et porter plainte. Ce n’est pas la première fois que les russes se lèvent et se battent. Il y a trente ans, ils ont lâché prise et vu leur grand pays s’écrouler. La chute de l’URSS leur aura appris au moins une chose : il faut savoir défendre ses droits et sa liberté. Le faire ensemble, car le faire seul, c’est plus ardu. Ce n’est que le début, mais les actions citoyennes commencent déjà à porter leurs fruits.

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